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Faire trois fois mieux?

Avec l’ouverture de la 24e Conférence des Parties à Katowice en Pologne le 2 décembre, la pression sur les États est forte pour faire preuve de plus d’ambition. En effet, le PNUE évalue qu’il faudrait que les pays atteignent d’abord les cibles auxquelles ils se sont engagés pour 2020, puis celles de 2030. Les émissions de GES sont étroitement associées avec l’activité économique, donc, la majorité des émissions est attribuable aux pays du G20. Le PNUE constate que le G20 réalisera globalement sa cible de 2020, malgré que cinq pays membres (Canada, Indonésie, Corée du Sud, Afrique du Sud et États-Unis) ne tiendront pas leurs engagements. Par ailleurs, dans l’état actuel des choses, le G20 dans son ensemble ne semble pas en voie d’atteindre sa cible pour 2030. Pendant ce temps, l’économie africaine décolle et sa démographie est galopante. Donc, les émissions des pays africains vont continuer d’augmenter proportionnellement à leur consommation de carburants fossiles, de ciment et de la déforestation. Il serait injuste de ne pas leur donner leur chance alors que les économies déjà bien nanties sont responsables de l’essentiel des émissions historiques qui ont provoqué le réchauffement observé jusqu’à maintenant. Tel est le dilemme auquel se heurtent les négociations internationales depuis plus de 25 ans.

Le PNUE évalue que l’ensemble des émissions (incluant la déforestation) en 2017 a dépassé 53 milliards de tonnes de CO2. Avec la performance actuelle des pays, ce chiffre serait de 59 milliards de tonnes en 2030. Si tous les engagements sont pleinement réalisés, on reviendrait en 2030 à 53 milliards de tonnes alors que pour atteindre la cible de deux degrés, il faudrait être déjà en dessous de 40 milliards de tonnes. Cela demandera un effort considérable, qui correspond à trois fois les engagements consentis jusqu’à maintenant.

L’Accord de Paris prévoit que tous les cinq ans, les pays publient un inventaire de leurs émissions et de la performance de leurs engagements. La première échéance est prévue en 2023. Ensuite, les pays ont deux ans pour présenter de nouveaux engagements plus ambitieux. C’est cette mécanique qui sera établie à Katowice. Naturellement, personne ne veut mettre son économie en danger, personne ne veut être mis au banc des accusés, tout le monde est pour la vertu, mais personne n’accepte qu’on range une de ses préférences dans la liste des vices. Pendant ce temps, le fossé s’agrandit, le climat se dérègle, les glaciers fondent et le niveau de la mer monte.

Les outils technologiques et les moyens alternatifs pour assurer l’atteinte des 17 objectifs de développement durable sont déjà disponibles et applicables à toutes les échelles. C’est le seul scénario qui permettra de limiter le réchauffement à deux degrés, de stabiliser la population et d’assurer un revenu décent à tous. Qu’est qu’on attend pour agir ?

Claude Villeneuve

L’urgence d’agir?

Rarement, ces injonctions ont été suivies d’effets concrets. En cette fin d’année, après le rapport spécial du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) paru en octobre, après le rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) sur le fossé qui se creuse entre la trajectoire à suivre pour maîtriser le réchauffement et les engagements réellement mis en oeuvre par les États et après la COP24 (24e Conférence des Parties) qui se déroulait à Katowice en Pologne, tout le monde crie à l’urgence. Certains ont même établi que dans deux ans, il sera trop tard pour éviter la catastrophe et que le désastre sera irrémédiable. Est-ce là une bonne tactique pour changer les choses ? J’en doute.

Malgré tout, j’ai été l’un des premiers scientifiques signataires du Pacte pour la transition écologique. Pourquoi ?

Crier au loup n’est pas une stratégie gagnante, comme nous l’apprenait la fable d’Ésope. Le vieux fabuliste n’était pas fabulateur et si les changements climatiques induits par l’activité humaine avaient été un enjeu à son époque, il aurait peut-être modifié son histoire. Mais aujourd’hui, le loup est bien présent et il réclame sa part de chair humaine. Les manifestations extrêmes du climat font, chaque année, plus de victimes, et cela ne risque que d’empirer. C’est bien malheureux, nous devons réagir. Mais comment ?

Les solutions sont bien connues, mais elles engagent d’une part la responsabilité individuelle et de l’autre, la gouvernance collective. C’est ce que demande le Pacte : il met au défi les citoyens de poser des gestes qui peuvent apparaître insignifiants, mais qui, s’ils sont répétés collectivement par des centaines de milliers de gens, peuvent représenter des gains significatifs. Par exemple, pour diminuer sa contribution aux changements climatiques d’une tonne par année, il faut économiser 1,3 litre d’essence par jour. C’est à la portée de tous les automobilistes. Il suffit de conduire un peu moins vite, de bien gonfler ses pneus, de ne pas laisser tourner la voiture inutilement ou d’aller à pied chercher son journal ou ses billets de loterie. Fastoche, comme disent les jeunes, surtout quand on conduit un gros 4×4. Il y a bien d’autres possibilités sur le site du Pacte, et chacun peut faire les choix qui lui conviennent pour initier le changement. La force du nombre fera le reste.

Mais il y a plus important. En agissant, on donne un signal aux gouvernements qu’ils doivent agir eux aussi par la réglementation, la fiscalité et l’exemplarité. La crise des « gilets jaunes » que vivent les Français ces dernières semaines montre bien que le gouvernement ne peut rien imposer si les citoyens ne sont pas prêts à vivre avec les conséquences d’un mouvement de transition sur leur pouvoir d’achat. À l’inverse, lorsque les citoyens sont mobilisés et qu’on leur donne des moyens et des incitatifs appropriés, le changement peut s’opérer. La Scandinavie le démontre éloquemment. En agissant, on donne aussi un signal aux entreprises et là, les gains peuvent être majeurs. Une entreprise qui ne vend pas ses produits ne pollue pas longtemps.

En 1983, je publiais mon premier cours par correspondance sur l’environnement. J’y incitais les étudiants à faire l’inventaire de leurs gestes quotidiens qui pouvaient réduire leur empreinte écologique. À l’époque, beaucoup d’environnementalistes se contentaient de crier au loup. Certaines catastrophes se sont produites, mais nous sommes toujours là et les enfants qui naissent aujourd’hui seront les aînés de 2100. Nous savons beaucoup plus de choses qu’à l’époque, mais nous ignorons toujours la date de la catastrophe annoncée. En revanche, l’urgence est là, scientifiquement documentée, et nous savons comment agir. Alors, pourquoi ne pas vous joindre au Pacte et adopter un ou plusieurs nouveaux comportements en 2019 ?

Claude villeneuve

Les animaux et le climat

D’abord, il n’est pas surprenant que les herbivores réduisent la capacité des plantes à stocker le carbone. Ils les consomment. Mais lorsqu’on introduit des carnivores, l’effet se stabilise, et on voit même des gains dans certains écosystèmes, comme les forêts, les prairies, dans les lacs et les océans.

L’abondance de l’ours ou du loup dans les forêts boréales permet de limiter les populations d’herbivores, donc de favoriser la séquestration du carbone, en permettant le maintien d’espèces feuillues. Dans le Pacifique, la loutre de mer, en mangeant les oursins, protège les grandes algues laminaires qui stockent elles aussi d’importantes quantités de carbone. Et cela n’affecte pas que le CO2. Par exemple, dans les lacs, certaines bactéries dites méthanotrophes se nourrissent de méthane, un gaz à effet de serre dont l’effet sur le réchauffement est 28 fois plus important que celui du CO2. Certaines espèces de zooplancton mangent ces bactéries, ce qui augmente la libération de méthane du lac. Si on y introduit des perchaudes qui sont des poissons planctonivores, la libération de méthane du lac est réduite de 50 %.

Mais les herbivores n’ont pas qu’un effet négatif. Dans les écosystèmes de prairie, ils accélèrent le cycle des nutriments, ce qui favorise la séquestration du carbone dans les sols par les graminées. Dans la réserve du Serengeti, en Tanzanie, la population de gnous avait beaucoup diminué dans les années 1960 en raison du braconnage et des maladies. On a alors assisté à une augmentation des feux de brousse, puisque la végétation qui n’était plus broutée constituait un stock de combustible propice aux grands feux dans les périodes sèches. Le territoire perdait alors plus de carbone qu’il n’en fixait. Avec la protection du parc naturel et le rétablissement de la population de ces bovidés, les incendies ont diminué en ampleur, et le parc est redevenu un puits de carbone.

Malgré leur faible biomasse par rapport aux végétaux, les animaux jouent un rôle important dans le cycle du carbone et leur présence dans des écosystèmes complexes contribue aux services écologiques par leur diversité. Habituellement, on parle de l’effet négatif du réchauffement climatique sur la biodiversité. Dans cet article, les auteurs nous permettent de comprendre qu’il y a aussi un effet de la biodiversité sur la lutte aux changements climatiques. En créant de nouvelles forêts ou en reboisant des territoires dégradés, on crée des conditions favorables à l’habitat d’espèces animales qui contribueront par leurs relations trophiques à l’équilibre de la biosphère.

Bien sûr, il faut aussi conserver des forêts et les gérer en tenant compte des habitats fauniques, car des forêts en santé contribuent mieux aux équilibres planétaires. Cette étude nous permet de voir comment les trois grandes conventions signées à Rio lors du Sommet de la Terre en 1992 sont complémentaires. La lutte contre la désertification et la conservation de la biodiversité vont de pair avec la lutte aux changements climatiques. En écologie, tout est lié.

Claude Villeneuve

L’économie circulaire est-elle une solution ?

En principe, l’économie circulaire est une approche systémique qui s’applique au cycle de vie et à la chaîne de valeurs des produits et des services que nous consommons pour réduire les impacts négatifs du premier et augmenter les retombées positives de la seconde. De façon caricaturale, l’économie linéaire, celle qui domine notre monde actuel, vise à produire plus au moindre coût afin de satisfaire une demande présumée infinie justifiée par les besoins d’humains avides de confort et de nouveauté. On peut ainsi réaliser des profits en maîtrisant les coûts de matériel et de main-d’oeuvre pour déclasser la concurrence, mais aussi en stimulant la demande par la publicité. Tout ce processus est linéaire, c’est-à-dire que chaque étape nourrit la suivante sans retour en arrière. C’est le modèle « extraire-fabriquer-jeter ».

La résultante est qu’on extrait de plus en plus de ressources et qu’on produit de plus en plus de déchets. Tout au long du processus, les entreprises essaient de privatiser des profits et de collectiviser les impacts négatifs, considérés comme des externalités. Cette déresponsabilisation est favorisée par la mondialisation des entreprises et des marchés. Les faibles redevances sur les ressources naturelles, l’absence de règles de protection des travailleurs ou de règles environnementales strictes deviennent des avantages comparatifs qui justifient la délocalisation des entreprises. En revanche, dans une économie circulaire, les étapes de la production, de la consommation et du recyclage sont interdépendantes et pensées en fonction d’une optimisation globale. Cela implique de nombreux changements. D’abord, il faut penser pour les consommateurs en termes de services plutôt que de biens. Il faut donc parler d’une économie de partage. Par exemple, on peut améliorer sa mobilité avec des automobiles ou des vélos qu’on utilise au besoin avec un abonnement.

Dans un tel système, la durée et la qualité des biens deviennent des facteurs de rentabilité. Ils peuvent donc être conçus pour être réparés ; et leurs composantes, pour être recyclées en fin de vie. Idéalement, le fabricant demeure propriétaire de son produit. Cela permet de créer beaucoup plus de valeur par unité produite. Dans le domaine alimentaire, il faut favoriser les chaînes d’approvisionnement courtes grâce auxquelles producteurs et consommateurs peuvent bénéficier des retombées économiques sur un même territoire et recycler les matières fertilisantes localement. Les maîtres mots sont : penser globalement le cycle de vie des produits et services, réduire les pertes et augmenter l’efficacité, responsabiliser les acteurs tout au long de la chaîne de valeur et créer un maximum de retombées positives sur le plan social, économique et environnemental.

Tout cela nécessite un réel changement de paradigme de la part des consommateurs comme des gouvernements et des entreprises. Un des chefs de file dans la promotion de l’économie circulaire est la Fondation Ellen MacArthur, créée en 2010, en Angleterre, mais on retrouve des initiatives à ce sujet un peu partout dans le monde. L’idée est belle, et il faut y travailler. Le développement durable nécessite ce changement. Mais il y a du travail à faire, car le gaspillage et la déresponsabilisation sont bien en selle !

Les modèles ont dit vrai

Les ordinateurs les plus puissants sont aujourd’hui capables de gérer des calculs qui étaient impensables il y a même vingt ans et la perspective des ordinateurs quantiques laisse croire que cette tendance n’est pas près de s’arrêter. Depuis trente ans, des équipes spécialisées, un peu partout dans le monde, ont construit des programmes qui permettent de modéliser le climat à l’échelle planétaire et son évolution en fonction de certains paramètres dictés par différents scénarios. Ces simulateurs du climat sont une sorte de « planète virtuelle » où on peut faire des expériences en modifiant, par exemple, la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour vérifier comment se comporteront les glaces, les précipitations ou la température des océans. À partir d’un même scénario, plusieurs modèles différents sont appelés à calculer l’évolution des paramètres d’intérêt sur des décennies, voire des siècles. Plusieurs dizaines de simulations sont ainsi produites pour permettre aux chercheurs d’appliquer des tests statistiques et se donner un intervalle de confiance pour prédire l’avenir le plus probable. Mais rien de tout cela ne vaut la vérification de terrain.

Dans la revue Science du 11 janvier 2019, un article d’une équipe sino-américaine a fait état d’un constat : le réchauffement de la couche supérieure des océans située entre 0 et 2000 mètres de profondeur, mesuré avec des balises et des satellites, confirme les prédictions qui avaient été faites dans le rapport du GIEC en 2013. Il se produit même plus rapidement que prévu.

Les océans jouent un rôle fondamental dans la dynamique des changements climatiques. En effet, 98 % de l’énergie supplémentaire qui est piégée par les gaz à effet de serre y est stockée sous forme de chaleur. C’est facile à comprendre, car l’eau a une capacité de stockage de l’énergie bien supérieure à celle de l’air. Tout le monde peut le constater en allumant un élément de la cuisinière. Si vous mettez votre main à 15 centimètres au-dessus de la plaque chauffante, vous sentirez la chaleur en quelques secondes alors que s’il y a sur la plaque une casserole avec un centimètre d’eau, il faudra plus d’une minute pour la sentir. À mesure que la surface océanique se réchauffe, l’évaporation de l’eau s’accélère et il y a transfert de la chaleur dans l’atmosphère, avec les conséquences qu’on connaît sur la violence des tempêtes et les précipitations exceptionnelles qui font la manchette chaque année. L’eau plus chaude retarde aussi la formation des glaces et sa dilatation provoque la remontée du niveau des océans. Les observations confirment non seulement ce que prédisaient les modèles, mais les données laissent croire que la situation sera pire que ce qu’on anticipait si on continue d’augmenter la concentration des GES dans l’atmosphère au rythme actuel. Les modèles ont dit vrai, malheureusement pour les sceptiques !

Trois défis pour nourrir le monde

La question n’est pas anodine, car les indicateurs de croissance démographique et de croissance économique rencontrent les indicateurs d’épuisement des ressources et de lutte aux changements climatiques, ce qui laisse présager une situation catastrophique. Jugez-en par vous-mêmes.

En 2050, il faudra, pour alimenter l’humanité, la production de 7400 billions (milliers de milliards) de calories supplémentaires chaque année, c’est-à-dire 50 % de la production totale de l’agriculture mondiale en 2010. Il faudrait aussi, si les progrès de l’agriculture se maintiennent et que la productivité des terres n’est pas affectée par la désertification ou la salinisation par exemple, 596 millions d’hectares de terres supplémentaires à cultiver. Cela représente 3,6 fois la superficie du Québec ou 60 % de la superficie du Canada dans son entier. Si l’on veut par ailleurs réaliser l’objectif de l’Accord de Paris de limiter le réchauffement au-dessous de 2 degrés, il faudrait que l’agriculture et le changement de vocation des terres qui y est associé, en raison de la déforestation et du drainage des terres humides par exemple, émettent quatre fois moins de gaz à effet de serre par calorie produite que la proportion actuelle. Décourageant ? Sans doute, mais il y a des solutions et il faut y penser tout de suite.

Le document présente sous forme d’un menu de cinq couverts, un bouquet de 22 solutions qui pourraient être mises en œuvre pour assouvir la faim du monde sans provoquer la fin du monde.

D’abord, il faut prendre des mesures permettant d’augmenter la productivité agricole et répandre le plus largement possible les innovations. Si on suit les tendances actuelles, il faudrait couper à peu près toutes les forêts tropicales restantes pour produire suffisamment d’aliments, avec bien sûr les conséquences irréversibles que cela entraînerait sur la biodiversité et les émissions de gaz à effet de serre. Il faut aussi lier l’intensification avec des programmes de protection et de restauration des forêts, marais et tourbières. Intensifier l’agriculture urbaine est aussi une bonne idée. Des cibles de réduction des émissions de GES devraient être liées à la performance des agriculteurs, par exemple avec des crédits compensatoires.

Ensuite, il faudrait décupler la croissance démographique et la demande pour les produits alimentaires. Un peu comme dans le domaine de l’énergie, il s’agit de mesures d’efficacité dans les systèmes de production et de transformation permettant de limiter le gaspillage et les pertes d’aliments tout au long de la chaîne du champ à l’assiette. Augmenter la proportion de protéines végétales dans les modes de consommation est aussi une bonne façon de faire ce découplage. Beaucoup de terres sont cultivées pour produire la nourriture des animaux que nous mangeons. Il y a là une marge de manœuvre importante.

Enfin, il faudrait augmenter la quantité de poissons disponibles dans l’alimentation, en stabilisant les débarquements de poissons sauvages et en intensifiant l’aquaculture, particulièrement de poissons végétariens. Le rendement de ces espèces est très avantageux en comparaison des autres animaux d’élevage.

Grosse commande ? Bien sûr, cela est formidablement complexe et demandera des efforts à tous les niveaux. Nous reviendrons plus en détail sur les applications pratiques de ces mesures dans de prochaines chroniques, cet hiver. Bon appétit !

Claude Villeneuve

Haro sur les bovins?

Je n’ai pas de compétences approfondies en nutrition et en santé, mais ce qu’on peut lire sur les avantages d’une diète plus riche en fibres et en légumes frais ne semble pas faire l’objet de controverses. Les médecins et nutritionnistes soulignent aussi les liens entre la consommation de viande rouge et certaines maladies. Fort bien : mangez mieux, vivez plus vieux. Mais comment la consommation de viande de bœuf et de produits laitiers est-elle mauvaise pour la santé de la planète ?

Dans le domaine de l’environnement, les principaux dommages qu’on attribue à l’élevage industriel des bovins sont multiples : déboisement de la forêt tropicale, consommation d’eau, production de gaz à effet de serre (GES) et réchauffement climatique. Il y a bien sûr anguille sous roche. Selon les analyses de cycle de vie recensées par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les enjeux de la production de viande de ruminants sont sérieux. Dominée à 79 % par le bœuf, alors que la production de lait est attribuable à 83 % aux vaches laitières, la demande mondiale, qui devrait augmenter de 50 % d’ici 2050, soulève des préoccupations pour le climat. En effet, l’élevage des bovins était responsable globalement, en 2010, de 4,6 milliards de tonnes d’équivalent CO2 par année, soit environ 10 % de l’ensemble des émissions totales de GES de l’humanité.

Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas du CO2 qui est expiré par les animaux. Ces émissions-là ne sont pas comptabilisées puisqu’elles sont biogéniques comme notre propre respiration. Les émissions préoccupantes sont le méthane provenant de la fermentation entérique, le méthane et le protoxyde d’azote provenant de la gestion des fumiers, le protoxyde d’azote associé à l’usage d’engrais azotés pour la culture de leur alimentation et les émissions de CO2 liées à la consommation de carburants fossiles des tracteurs, du transport des animaux et de la production d’électricité. Enfin, la viande et les produits laitiers voyagent souvent sur de grandes distances et doivent être conservés au froid, ce qui occasionne des émissions de gaz réfrigérants qui contribuent eux aussi au réchauffement planétaire. Imaginez, un litre de lait dans le meilleur des cas produit environ 1 kilo de CO2 équivalent. Un kilo de viande de bœuf peut en produire jusqu’à 30 kilos, un peu moins au Québec si on considère la faible empreinte carbone de l’électricité et la production de viande des vaches de réforme dont l’empreinte totale est divisée entre le lait et la viande. La fermentation entérique provoquée par les bactéries de leur estomac produit du méthane et représente la plus grande partie de l’empreinte carbone avec 43 % et 46 % respectivement. Boire deux litres de lait par semaine correspond à brûler 40 litres d’essence par année, mais manger un seul steak de 150 grammes correspond à en brûler 2 litres. Comme les bovins sont une source de protéines de grande qualité pour alimenter les humains, il importe de savoir où se situent les sources d’émissions les plus importantes et où on peut intervenir pour les réduire.

En effet, cela peut être amélioré. On apprend dans une révision des études de cycle vie réalisées pour les producteurs de lait du Canada, qu’entre 2011 et 2016, les émissions de GES par litre de lait ont été réduites de 8 % en raison d’une augmentation de la productivité de 12,8 % par vache dans la même période et à des changements dans l’alimentation.

Haro sur les bovins ? Pas si vite, mais il faut y réfléchir.

Claude Villeneuve

La chaire en éco-conseil contribue au rapport FRANCOPHONIE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE : Innovations et bonnes pratiques – édition 2018 de l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD)

La chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi a joué un rôle de premier plan dans le plus récent rapport de développement durable de la Francophonie, intitulé FRANCOPHONIE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE : Innovations et bonnes pratiques – édition 2018. Georges Lanmafankpotin, professeur associé au département des sciences fondamentales, et membre de la Chaire en éco-conseil, y a contribué à titre d’expert et d’auteur. Le rapport utilise la fiche de gouvernance du développement durable (FGDD) de la Francophonie,  un outil d’analyse systémique de durabilité développé à la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi, en partenariat avec l’Institut de la Francophonie pour le Développement durable (IFDD).  La fiche est destinée aux États et gouvernements afin de leur permettre de faire l’état des lieux en matière de gouvernance, de documenter et de faire le suivi des indicateurs internationalement reconnus.

En 2018, la capitalisation des résultats d’analyse des FGDD mises à jour a servi à la rédaction du « chapitre V.I Les grandes tendances de la gouvernance du développement durable » du rapport de l’OIF « Francophonie et développement durable : Innovations et bonnes pratiques. Édition 2018 » dont elles constituent l’épine dorsale. Le chapitre V est, en effet, l’une des deux charpentes de l’architecture du rapport qui dresse spécifiquement un bilan de l’évolution de la gouvernance du développement durable au sein des États et gouvernements membres de la Francophonie et recense 46 innovations majeures en développement durable au sein de 34 d’entre eux de même qu’une trentaine de bonnes pratiques gouvernementales et d’acteurs non étatiques. Le lancement officiel du rapport a eu lieu lors du Forum économique dans le cadre du 17ème Sommet de la Francophonie à Erevan.

La réalisation de la FGDD est née d’un projet initié en 2011 par l’IFDD et son développement a été confié à la chaire en éco-conseil dans le cadre de la contribution de la Francophonie à Rio+20. Ce projet a abouti à la production de profils nationaux regroupés en un ouvrage unique sur l’état de la gouvernance du DD. La fiche a été mise à jour en 2017 pour tenir compte des nouveaux enjeux apparus et du Programme de développement durable à l’horizon 2030 (PDD-H2030) et de ses ODD dans le cadre du partenariat 2015-2018 OIF-UQAC pour le renforcement de capacité des pays membres de la Francophonie en analyse systémique de la durabilité. La mise à jour a permis d’intégrer les engagements internationaux intervenus en 2015, comme l’Accord de Paris sur le Climat et le Plan d’Action d’Addis-Abeba. Traduite en anglais, elle a été retenue dans les outils privilégiés par les Nations Unies pour la mise en œuvre du PDD H-2030 en juillet 2017. Les FGDD ont permis à chacun des pays de se situer par rapport à ses pairs et de mesurer le chemin qu’il lui reste à parcourir pour accéder à l’optimum.

Source : Claude Villeneuve et Georges Lanmafankpotin, Chaire en éco-conseil

Le rapport est disponible au
http://www.ifdd.francophonie.org/ressources/ressources-pub-desc.php?id=744
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Une toxicité inattendue

Le microbiote est une expression qui désigne l’ensemble des communautés microbiennes qui vivent sur notre peau et dans notre tube digestif. Chaque semaine, de nouvelles découvertes nous montrent l’importance de ces communautés pour le maintien de notre santé. Si c’est le cas pour les humains, on imagine que ça l’est aussi pour les animaux. En effet, les animaux bénéficient largement de communautés microbiennes qui leur sont transmises dès la naissance et qui colonisent leur peau, leurs poils, leurs plumes et leur intestin. Ces populations bactériennes protègent leur hôte contre les pathogènes qui pourraient les affecter, elles contribuent à améliorer leur digestion et l’absorption des nutriments essentiels. Les ruminants par exemple dépendent de bactéries méthanogènes qui leur permettent de digérer les végétaux. Les termites hébergent des protozoaires qui digèrent la cellulose du bois qu’ils consomment, ce qui leur permet d’en tirer de l’énergie sous forme de sucre. Ces associations qui sont bénéfiques aux deux partenaires sont essentielles. Elles constituent le secret du fonctionnement des écosystèmes.

Cette semaine, dans le Proceedings of the National Academy of Sciences, un article a attiré mon attention. Des chercheurs de l’Université du Texas ont fait un lien entre la mortalité des abeilles et l’utilisation de glyphosate. Le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé sur la planète. On l’utilise d’autant plus que depuis une trentaine d’années des plantes résistantes au glyphosate ont été développées par génie génétique pour les grandes cultures comme le soya. Mais par quel mécanisme un herbicide peut-il affecter un insecte pollinisateur ?

En fait, le glyphosate n’est pas directement toxique pour les insectes, mais il affecte des bactéries qui peuplent leur intestin. Avec un microbiote réduit, les abeilles absorbent moins bien les aliments et elles sont plus susceptibles aux pathogènes. Dans leur étude, les chercheurs montrent que l’exposition d’abeilles au glyphosate, à des teneurs typiquement retrouvées dans le nectar des fleurs, suffit à altérer leur flore intestinale et augmente ainsi leur susceptibilité à une bactérie opportuniste. La mortalité des abeilles soumises à ce traitement peut atteindre 80 % en quelques jours.

Cet exemple devrait nous faire réfléchir sur les dangers cachés de la dispersion de produits chimiques dans l’environnement. L’industrie agrochimique produit depuis un siècle des variétés de molécules qui ont été répandues dans la nature sans qu’on s’interroge sur leurs effets toxiques. Les pesticides destructeurs que dénonçait le « Printemps silencieux » de Rachel Carson en 1962 ont en bonne partie été interdits en raison de leurs effets écotoxicologiques et de leur persistance dans l’environnement. Aujourd’hui, le glyphosate et les néonicotinoïdes sont au banc des accusés et commencent à être interdits. Si on veut faire une agriculture qui respecte le développement durable, il faut revoir en profondeur nos manières de faire et être beaucoup plus sévères pour l’homologation de produits chimiques répandus à large échelle. Malheureusement, on découvre trop tard que le mal est fait. Les agriculteurs biologiques travaillent différemment dans le respect d’un écosystème en santé. Il faudrait les encourager.