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La chaire en éco-conseil contribue au rapport FRANCOPHONIE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE : Innovations et bonnes pratiques – édition 2018 de l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD)

La chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi a joué un rôle de premier plan dans le plus récent rapport de développement durable de la Francophonie, intitulé FRANCOPHONIE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE : Innovations et bonnes pratiques – édition 2018. Georges Lanmafankpotin, professeur associé au département des sciences fondamentales, et membre de la Chaire en éco-conseil, y a contribué à titre d’expert et d’auteur. Le rapport utilise la fiche de gouvernance du développement durable (FGDD) de la Francophonie,  un outil d’analyse systémique de durabilité développé à la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi, en partenariat avec l’Institut de la Francophonie pour le Développement durable (IFDD).  La fiche est destinée aux États et gouvernements afin de leur permettre de faire l’état des lieux en matière de gouvernance, de documenter et de faire le suivi des indicateurs internationalement reconnus.

En 2018, la capitalisation des résultats d’analyse des FGDD mises à jour a servi à la rédaction du « chapitre V.I Les grandes tendances de la gouvernance du développement durable » du rapport de l’OIF « Francophonie et développement durable : Innovations et bonnes pratiques. Édition 2018 » dont elles constituent l’épine dorsale. Le chapitre V est, en effet, l’une des deux charpentes de l’architecture du rapport qui dresse spécifiquement un bilan de l’évolution de la gouvernance du développement durable au sein des États et gouvernements membres de la Francophonie et recense 46 innovations majeures en développement durable au sein de 34 d’entre eux de même qu’une trentaine de bonnes pratiques gouvernementales et d’acteurs non étatiques. Le lancement officiel du rapport a eu lieu lors du Forum économique dans le cadre du 17ème Sommet de la Francophonie à Erevan.

La réalisation de la FGDD est née d’un projet initié en 2011 par l’IFDD et son développement a été confié à la chaire en éco-conseil dans le cadre de la contribution de la Francophonie à Rio+20. Ce projet a abouti à la production de profils nationaux regroupés en un ouvrage unique sur l’état de la gouvernance du DD. La fiche a été mise à jour en 2017 pour tenir compte des nouveaux enjeux apparus et du Programme de développement durable à l’horizon 2030 (PDD-H2030) et de ses ODD dans le cadre du partenariat 2015-2018 OIF-UQAC pour le renforcement de capacité des pays membres de la Francophonie en analyse systémique de la durabilité. La mise à jour a permis d’intégrer les engagements internationaux intervenus en 2015, comme l’Accord de Paris sur le Climat et le Plan d’Action d’Addis-Abeba. Traduite en anglais, elle a été retenue dans les outils privilégiés par les Nations Unies pour la mise en œuvre du PDD H-2030 en juillet 2017. Les FGDD ont permis à chacun des pays de se situer par rapport à ses pairs et de mesurer le chemin qu’il lui reste à parcourir pour accéder à l’optimum.

Source : Claude Villeneuve et Georges Lanmafankpotin, Chaire en éco-conseil

Le rapport est disponible au
http://www.ifdd.francophonie.org/ressources/ressources-pub-desc.php?id=744
.

Une toxicité inattendue

Le microbiote est une expression qui désigne l’ensemble des communautés microbiennes qui vivent sur notre peau et dans notre tube digestif. Chaque semaine, de nouvelles découvertes nous montrent l’importance de ces communautés pour le maintien de notre santé. Si c’est le cas pour les humains, on imagine que ça l’est aussi pour les animaux. En effet, les animaux bénéficient largement de communautés microbiennes qui leur sont transmises dès la naissance et qui colonisent leur peau, leurs poils, leurs plumes et leur intestin. Ces populations bactériennes protègent leur hôte contre les pathogènes qui pourraient les affecter, elles contribuent à améliorer leur digestion et l’absorption des nutriments essentiels. Les ruminants par exemple dépendent de bactéries méthanogènes qui leur permettent de digérer les végétaux. Les termites hébergent des protozoaires qui digèrent la cellulose du bois qu’ils consomment, ce qui leur permet d’en tirer de l’énergie sous forme de sucre. Ces associations qui sont bénéfiques aux deux partenaires sont essentielles. Elles constituent le secret du fonctionnement des écosystèmes.

Cette semaine, dans le Proceedings of the National Academy of Sciences, un article a attiré mon attention. Des chercheurs de l’Université du Texas ont fait un lien entre la mortalité des abeilles et l’utilisation de glyphosate. Le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé sur la planète. On l’utilise d’autant plus que depuis une trentaine d’années des plantes résistantes au glyphosate ont été développées par génie génétique pour les grandes cultures comme le soya. Mais par quel mécanisme un herbicide peut-il affecter un insecte pollinisateur ?

En fait, le glyphosate n’est pas directement toxique pour les insectes, mais il affecte des bactéries qui peuplent leur intestin. Avec un microbiote réduit, les abeilles absorbent moins bien les aliments et elles sont plus susceptibles aux pathogènes. Dans leur étude, les chercheurs montrent que l’exposition d’abeilles au glyphosate, à des teneurs typiquement retrouvées dans le nectar des fleurs, suffit à altérer leur flore intestinale et augmente ainsi leur susceptibilité à une bactérie opportuniste. La mortalité des abeilles soumises à ce traitement peut atteindre 80 % en quelques jours.

Cet exemple devrait nous faire réfléchir sur les dangers cachés de la dispersion de produits chimiques dans l’environnement. L’industrie agrochimique produit depuis un siècle des variétés de molécules qui ont été répandues dans la nature sans qu’on s’interroge sur leurs effets toxiques. Les pesticides destructeurs que dénonçait le « Printemps silencieux » de Rachel Carson en 1962 ont en bonne partie été interdits en raison de leurs effets écotoxicologiques et de leur persistance dans l’environnement. Aujourd’hui, le glyphosate et les néonicotinoïdes sont au banc des accusés et commencent à être interdits. Si on veut faire une agriculture qui respecte le développement durable, il faut revoir en profondeur nos manières de faire et être beaucoup plus sévères pour l’homologation de produits chimiques répandus à large échelle. Malheureusement, on découvre trop tard que le mal est fait. Les agriculteurs biologiques travaillent différemment dans le respect d’un écosystème en santé. Il faudrait les encourager.

Des conseils pour le changement

Depuis un an, un groupe d’experts, sous la gouverne du professeur Normand Mousseau, militent à travers l’initiative « Le climat, l’État et nous » pour une réforme en profondeur de la gouvernance environnementale au Québec. En effet, force est de constater que les résultats ne sont pas au rendez-vous, malgré la volonté gouvernementale affichée depuis plusieurs années dans le domaine de la lutte aux changements climatiques. D’autres aberrations, par exemple la dispense de l’obligation de compenser pour les pertes de milieux humides au nord du 49e parallèle, fait sourciller. Enfin, la confusion des genres entre l’environnement et le développement durable dans l’appareil gouvernemental nous condamne à une schizophrénie institutionnelle qui ne cesse de s’aggraver. Les rapports annuels du commissaire au développement durable illustrent depuis 10 ans ces aberrations.

En effet, il faut distinguer le développement durable et la protection de l’environnement. Le développement durable vise la satisfaction des besoins humains et un environnement sain est la condition pour que cela puisse se produire. Mais le développement durable comporte aussi plusieurs autres dimensions. Le modèle que nous utilisons à la chaire en écoconseil, basé sur la littérature scientifique mondiale, en relève six : environnementale, économique, éthique, culturelle, sociale et de gouvernance. En confiant la responsabilité du développement durable au ministre de l’Environnement depuis 2006, les gouvernements successifs ont commis une erreur.

Comme le propose le collectif d’experts, la gouvernance du développement durable devrait résider au plus haut niveau de l’État, soit au cabinet du premier ministre, soit dans un ministère transversal à l’instar du Conseil du trésor. Ainsi, chaque ministère sectoriel pourrait rendre compte de sa contribution et les politiques de chacun devraient se raccrocher à des objectifs et des cibles communs avec les moyens différenciés qui sont spécifiques aux spécialités de chacun. Il existe depuis 2015 un cadre commun de développement durable, adopté à l’unanimité par l’Assemblée générale des Nations Unies. Composé de 17 objectifs, de 169 cibles et de 240 indicateurs, ce programme pour le développement durable à l’horizon 2030 serait un guide qui pourrait avantageusement compléter les 16 principes de la Loi sur le développement durable qui sont issus des principes de Rio adoptés en 1992. Ainsi, le gouvernement du Québec pourrait plus efficacement fixer ses priorités, notifier sa contribution à l’avancement du Canada dans l’atteinte des cibles des ODD et se comparer avec d’autres juridictions sur un même tableau de bord.

Une autre réforme à la loi sur le développement durable serait nécessaire. Depuis 2006, cette loi ne s’applique qu’aux ministères et organismes du gouvernement du Québec. Or il est prévu qu’elle pouvait sur décret gouvernemental être élargie aux établissements du système de santé, aux institutions et établissements du réseau de l’éducation et aux municipalités. Comme nous l’avons réclamé à l’occasion des consultations en commission parlementaire, il est plus que temps que cela soit fait et que ces entités soient soumises à la vérification par le commissaire au développement durable. La cohérence et la crédibilité de l’action gouvernementale incluent ce périmètre opérationnel.

Voilà pour le développement durable. La prochaine chronique portera sur la lutte aux changements climatiques. Là aussi, des changements s’imposent.

Pas à nous de payer

Depuis plus de 20 ans, les gouvernements du Québec se sont fixé des cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La première, une réduction de 6 % des émissions de 1990 à 2012 a été atteinte surtout en raison de la fermeture d’usines et de modifications de procédés industriels, par exemple la réduction des effets d’anode des alumineries et le remplacement de carburants fossiles par la biomasse dans les papeteries. Dans son plan d’action sur les changements climatiques pour 2020 (PACC 2020), le gouvernement a mis en place diverses initiatives et fait du marché du carbone WCI le principal outil pour atteindre une cible de -20 % des émissions pour 2020. En décembre 2015, lors de la 21e Conférence des Parties à Paris, le premier ministre de l’époque, Philippe Couillard, a imposé une cible de réduction de 37,5 % en 2030, toujours par rapport au point de référence 1990. Dans son bilan de mi-parcours, la ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte aux Changements climatiques (MDDELCC) avouait candidement que nous n’allions pas atteindre cette cible sans faire l’achat de 9 millions de tonnes de réductions à la Californie, et cela, malgré les fonds considérables accumulés dans le Fonds vert pour mettre en place des mesures de réduction des émissions sur notre propre territoire. Bref, on va devoir payer les entreprises et les municipalités californiennes avec l’argent des Québécois pour réduire à notre place les émissions. Je vous laisse juger si c’est une bonne idée ! Pire encore, le gouvernement n’a aucune idée de comment il va atteindre la cible de 2030, puisqu’il n’a établi aucun scénario, aucune modélisation et qu’il n’a sollicité l’avis d’aucun expert sur le sujet avant l’an dernier. La pensée magique, c’est fort…

Si le nouveau gouvernement veut apporter du changement, la première chose à faire est de revoir l’ensemble du plan de lutte aux changements climatiques et de retirer ce dossier du MDDELCC. En effet, la lutte aux changements climatiques est étroitement liée au développement économique du Québec et devrait être placée sous le leadership d’un ministère fort, doté de compétences solides en la matière. Ce n’est surtout pas le rôle du MDDELCC de faire les arbitrages et d’imposer par exemple un système de bonus-malus pour l’immatriculation des véhicules de manière à s’assurer que le parc automobile réduise sa consommation.

L’idée n’est pas de jeter le bébé avec l’eau du bain. Les quelques entreprises qui émettent plus de 25 000 tonnes d’équivalent CO2 par année ont déjà mis en place les procédures et les outils pour intégrer le marché du carbone. En revanche, il faut favoriser la création de réductions qualifiées dans les PME, chez les agriculteurs et les municipalités pour générer des crédits compensatoires. Ainsi, les dépenses des grandes entreprises pour atteindre leurs cibles seraient génératrices d’emplois et d’activité économique sur le territoire québécois. Actuellement, ce n’est à peu près pas possible.

Il faut aussi revoir la cible de -37,5 % pour 2030. Politiquement, c’est bien d’être ambitieux, mais encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions. Le Québec n’a pas les mêmes possibilités de réduction des gaz à effet de serre que les autres juridictions en raison de son électricité à 99 % de source renouvelable. Un gouvernement intelligent devrait s’en rendre compte. Nous sommes déjà les plus petits émetteurs en Amérique du Nord. Ce n’est surtout pas à nous de payer pour les réductions qui ne se font pas ailleurs au Canada.

Il va bientôt faire soif!

Mais un article publié cette semaine dans la revue Nature Plants par une équipe internationale réunissant des scientifiques de l’Université de Beijing en Chine, de l’université de Cambridge en Angleterre et de l’Université de Californie aux États-Unis lance un cri d’alarme. Dès 2050, il faut s’attendre à des pénuries de bière en raison des canicules et des sécheresses plus nombreuses à l’échelle globale, attribuables au réchauffement climatique. La raison tient à la fragilité de l’orge à la sécheresse et à la chaleur. Il s’agit d’une culture dont les rendements peuvent être affectés de manière si importante que déjà, dans le sud du Québec, plusieurs agriculteurs l’abandonnent en raison des étés plus chauds. Selon le professeur Wei Xie et ses collègues, la fréquence et la sévérité des épisodes de sécheresse et de canicules prévues par cinq modèles climatiques affecteront à la baisse de 3 % à 17 % la production d’orge mondiale, avec comme effet une disponibilité réduite pour le brassage de la bière. Cela résulterait dans une baisse de production brassicole qui pourrait atteindre 30 % en Argentine et une hausse des prix allant jusqu’à 193 % en Irlande.

Il ne s’agit pas bien sûr des effets les plus graves des changements climatiques prévus dans les prochaines décennies. Les brasseurs industriels pourront toujours s’en sortir en utilisant d’autres céréales pour produire leur bibine. La consommation de bière n’est pas non plus une question de survie des populations. Finalement, les préférences des consommateurs pour des breuvages rafraîchissants peuvent encore évoluer dans la prochaine génération. Il n’y a donc rien de dramatique à cette prédiction. Alors, pourquoi s’en préoccuper ?

Au-delà de la coïncidence avec la pénurie de bières de micro-brasseries notée cet été, l’article de Wei Xie et ses collègues illustre la complexité de l’adaptation aux changements climatiques. Le climat affecte, dans le domaine de la bière, à la fois l’offre et la demande. Mais de façon plus large, la demande pour l’orge ne se limite pas à l’assouvissement de la soif du travailleur. L’orge est l’une des céréales les plus cultivées au monde avec une production de près de 150 millions de tonnes dont plus de la moitié est destinée à l’alimentation animale et de 30 à 40 % va au maltage pour les brasseries. Si l’on restreint sa production en raison de canicules et de sécheresses, la demande se reportera vraisemblablement sur d’autres céréales pour satisfaire les besoins, augmentant ainsi la pression sur l’alimentation de base des humains. Comment l’humanité devra-t-elle réagir ? Réduire sa consommation de viande ou réduire sa consommation de bière ? Devant le barbecue, le dilemme est cornélien, surtout quand il fait bien chaud !

Le rapport spécial du GIEC paru le 10 octobre dernier nous a mis en garde encore une fois sur l’urgence d’agir pour limiter notre impact sur le climat planétaire. Mieux vaut y penser maintenant, sans quoi il va faire soif !

Le dilemme de la croissance

L’intensité de cette demande pour chaque dollar du produit mondial brut (PMB) dépend de plusieurs facteurs, comme le type d’activités qui sont nécessaires pour soutenir le développement, le prix et la disponibilité des matériaux recherchés. Naturellement, les technologies utilisées pour l’extraction des ressources, la production des biens, leur utilisation et la disposition des déchets déterminent les impacts de la consommation. Mais d’abord, quelles sont les forces motrices qui vont déterminer cette croissance ?

L’augmentation de la population humaine et de la richesse individuelle sont les deux premières de ces forces. Il s’ajoutera deux milliards de personnes à la population planétaire, et la majorité vivra dans des villes de plus en plus grandes. L’OCDE prévoit que le PMB va quadrupler d’ici 2060, et que le produit national brut (PNB) moyen des pays émergents égalera celui des pays développés. Par comparaison, entre 1970 et 2005, le PMB a triplé.

Dans les pays émergents et dans les pays en développement, l’intensité de la demande en matériaux va donc augmenter. Dans les pays déjà industrialisés, en revanche, elle va diminuer. Mais au total, l’OCDE prévoit que si l’intensité de la demande en matériel et en énergie chute d’ici 2060, ce sera moins vite que la croissance économique. Cela signifie que nous produirons beaucoup plus de déchets, de polluants et de gaz à effet de serre (GES) qu’aujourd’hui au terme des courses si des mesures énergiques ne sont pas prises dès maintenant.

Par exemple, pour les projections d’émission de GES, elles culmineraient à près de 80 milliards de tonnes de CO2 équivalent par année, en 2060, contre environ 50 milliards aujourd’hui. Cela serait catastrophique pour le climat planétaire et nous amènerait à un réchauffement dépassant largement quatre degrés Celsius, avec une augmentation rapide du niveau de la mer et des conséquences catastrophiques bien avant la fin du siècle. Pour stabiliser le climat à 1,5 degré au-dessus de la moyenne préindustrielle, le dernier rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) signale qu’il faudrait absolument que les émissions nettes de GES soient à moins de zéro dès 2040. Jugez de l’ampleur du défi !

En revanche, le rapport signale qu’on fera plus de recyclage en raison du prix plus élevé et de la rareté relative des ressources primaires. Mince consolation ! Quant aux technologies, leur déploiement sera une affaire de marché. Si elles permettent de faire des économies, on les adoptera plus largement. C’est typiquement un raisonnement économique primaire.

Bien sûr, des prévisions économiques ne sont pas un chemin obligé. L’avenir n’est pas écrit. C’est là que les gouvernements de tout acabit entrent en scène.

Des municipalités jusqu’à l’ONU, les divers paliers de gouvernement ont un rôle incontournable à jouer dans la régulation de l’économie. C’est à eux d’établir les règles du jeu dans lesquelles les acteurs économiques pourront agir. Des mécanismes comme la fiscalité verte, par exemple, peuvent faire la différence en favorisant le déploiement de certaines technologies.

Les règlements encadrant le recyclage, la gestion des impacts environnementaux de l’extraction des ressources et l’interdiction pure et simple de certains produits sur le marché peuvent faire toute la différence. Mais pour cela, il faut que les gouvernements ne se contentent pas de stimuler la croissance économique et d’assister au pillage et à la destruction de l’environnement.

Sans courage politique, le scénario de l’OCDE est un cauchemar. Il faut agir tout de suite, notre avenir en dépend.

Une nouvelle révolution verte?

Les engrais azotés sont devenus nécessaires, selon un article paru le 15 août dans la revue Nature avec la Révolution verte qui a permis de doubler entre 1961 et 1985 la production de céréales de 741 millions de tonnes à 1,62 milliard de tonnes. La population mondiale s’accroissait de 50 % dans la même période. Cette performance, qui a contribué à réduire la faim dans le monde, s’est faite en développant de nouvelles variétés agronomiques et de nouvelles techniques de culture mettant en vedette la mécanisation, la fertilisation et la lutte chimique aux ravageurs des cultures. Mais l’augmentation de la demande en engrais azotés s’explique en partie parce que les variétés de plantes développées pendant cette période pour en augmenter le rendement ont perdu leur capacité naturelle à absorber l’azote. Selon les auteurs, cela est dû à une protéine synthétisée par les plantes qui les empêche d’assimiler efficacement les nitrates. Il faut donc en mettre beaucoup plus dans les champs, avec comme conséquence le lessivage vers les eaux de surface et le transport par l’érosion des sols qui se traduisent par un enrichissement catastrophique des eaux douces et des estuaires maritimes. Cet enrichissement, appelé eutrophisation, provoque des éclosions massives d’algues et une déplétion de l’oxygène dans l’eau qui rend précaire la survie des espèces de poissons les plus exigeantes.

En modifiant génétiquement les variétés de riz, de blé et autres céréales, on pourrait y introduire un gène capable de fabriquer une hormone naturelle qui permet de dégrader la protéine et restaurer la capacité des plantes issues de la Révolution verte à assimiler plus efficacement les nitrates. Cela permettrait d’utiliser moins d’engrais et ouvrirait ainsi potentiellement la voie pour une nouvelle Révolution verte.

L’intérêt scientifique de cette découverte est indéniable, mais il faut voir un peu plus loin. Les promesses d’amélioration des rendements des cultures par le génie génétique ont été nombreuses dans les dernières années, mais elles ont surtout enrichi les compagnies agrochimiques et on commence aujourd’hui à voir les limites des cultures transgéniques, en particulier la résistance au glyphosate qui s’installe dans les plantes adventices des cultures et crée des « super mauvaises herbes » contre lesquelles il est très difficile de lutter efficacement. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de vendre un produit chimique supplémentaire, mais au contraire, cela réduirait le recours aux fertilisants. Il y a fort à parier que les nouvelles semences seront brevetées et vendues à fort prix. Cela en limitera l’accessibilité pour les agriculteurs les plus pauvres. Ceux-ci devront se contenter d’une moindre productivité ou abandonner leurs terres au profit des plus grands producteurs.

Les brevets sur le vivant sont quelque chose qui était impensable lors de la première Révolution verte. Aujourd’hui, ils font la fortune de quelques grandes entreprises et il est probable que cette mainmise perdure dans un avenir prévisible. Cela pose un important problème éthique auquel il faut réfléchir si on veut réaliser l’Objectif 2 de l’Agenda 2030 qui propose d’éliminer la faim d’ici 2030. Le développement durable interpelle la science, mais aussi le droit et le comportement des entreprises.

Claude Villeneuve

Adapter la forêt au nouveau climat

Le 18 août, une étude signée par des chercheurs québécois établissait qu’en l’absence de modifications dans le régime des perturbations, la productivité de la forêt boréale pourrait augmenter de 10 à 16 % si le climat se réchauffait jusqu’à 2 degrés Celsius, mais décliner rapidement si le réchauffement est plus élevé. Or, il est plus que probable qu’en l’absence d’un solide engagement des États et d’un déploiement rapide, massif et soutenu des moyens de réduction des émissions de gaz à effet de serre, le seuil de 2 degrés sera atteint dans moins de 30 ans. Les prévisions modérément pessimistes nous prédisent même un réchauffement de plus de 4 degrés d’ici la fin du siècle. Cela se traduirait par des conditions de croissance fort mal adaptées aux espèces typiques de la forêt boréale dans la majorité de leur aire actuelle de répartition. Comment devrions-nous réagir à cette situation, compte tenu de la forte dépendance de l’économie régionale à la ressource forestière ?

Dans les dernières années, après le film L’erreur boréale et la Commission Coulombe, le Québec a réformé son mode de gestion de la forêt. La nouvelle norme d’aménagement forestier vise une approche dite écosystémique qui préconise qu’on protège les vieilles forêts et les espèces qui y sont associées. Surtout, on s’oblige à aménager la forêt de telle sorte qu’à terme, on retrouve l’état idéal de la forêt préindustrielle. C’est la forêt telle qu’on l’imagine avoir été au dix-neuvième siècle, avant le début du réchauffement climatique et de l’exploitation commerciale. Dans le contexte décrit par l’étude de Loïc d’Orangeville et ses collègues, cette prétention devient presqu’illusoire. En effet, une forêt préindustrielle, issue du Petit âge glaciaire, serait soumise à un stress intenable si la température moyenne augmente de plus de 2 degrés. Comme les interventions d’aménagement forestier qui sont réalisées aujourd’hui porteront leurs fruits dans 60 ans et plus, ne faudrait-il pas y intégrer l’adaptation aux changements climatiques dans une approche préventive ?

À l’UQAC, depuis 2001, nous travaillons sur cette hypothèse et avec Carbone boréal, nous avons créé un laboratoire de plus d’un million d’arbres plantés pour tester des variations des pratiques d’aménagement forestier et suivre l’adaptation des arbres aux changements climatiques. Par exemple, nous avons planté des plants de la même espèce dont les graines proviennent de 600, 400 et 200 kilomètres plus au sud à côté des plants de provenance locale. Nous avons aussi planté des espèces provenant du sud du Québec sur des terres agricoles en friche pour suivre la performance de ces arbres dans le nouveau climat. Cette recherche sur l’adaptation aux changements climatiques se double d’un projet de lutte aux changements climatiques qui permet depuis 10 ans à chacun de compenser ses émissions de gaz à effet de serre en encourageant la recherche.

Devant le réchauffement inéluctable du climat, il faut agir de façon préventive et transformer nos interventions d’aménagement forestier. Vouloir reproduire le passé c’est bien, mais cette approche risque de présenter rapidement des limites et pourrait s’avérer contre-productive. La science est là pour nous aider à prendre de meilleures décisions.

Claude Villeneuve

Est-ce possible ?

La 24e conférence des Parties Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques se tiendra à Katowice en Pologne début décembre. C’est là que les pays doivent entériner leurs engagements envers l’Accord de Paris qui rentrera en vigueur à la fin de 2020. Les représentants des pays signataires sont sortis cette semaine de la conférence préparatoire un peu perdus. D’abord, le retrait des États-Unis et les mesures prises par l’administration Trump pour affaiblir les pouvoirs de l’Agence de protection de l’environnement affaiblissent l’Accord. Le deuxième plus grand émetteur de la planète continuera vraisemblablement d’alourdir son bilan. Il faudra donc que les autres pays rehaussent leurs cibles de réduction. Sans cela, il n’y a aucune chance de maîtriser le réchauffement du climat d’ici 2100 à moins de 3 ou 4 degrés Celsius. Cela entraînera une augmentation du niveau de la mer qui dépassera 1 mètre et qui se continuera jusqu’à 6 ou 7 mètres dans les trois siècles à venir. Un article paru cette semaine dans Nature prévoit que les réserves d’eau douce qui alimentent Miami seraient contaminées par l’eau salée dans moins de 30 ans. Est-ce possible de l’éviter ?

Pourtant, les négociations piétinent toujours. On attend pour cet automne un rapport spécial du GIEC qui indique qu’on ne pourra pas atteindre la cible de limiter le réchauffement à moins de 1,5 degré sans un déploiement massif et immédiat de mesures de captation du CO2. Cela coûtera très cher. Après l’été dévastateur qui se termine, il est clair que des sommes colossales seront aussi nécessaires pour permettre l’adaptation des populations les plus vulnérables. Est-ce possible de trouver cet argent ?

Pour sa part, l’Institut de recherche sur l’économie contemporaine (www.irec.quebec) a publié une note qui démontre que la cible du gouvernement canadien pour l’Accord de Paris est déjà hors d’atteinte, malgré les propos vertueux de Justin Trudeau. La cible de -37,5 % du Québec est elle aussi hypothétique, tout comme la réduction de -20 % en 2020 sans un achat massif de crédits de carbone en Californie. Est-ce possible qu’on n’en parle pas dans la campagne électorale ?

Enfin, si vous avez mis des photos de votre chat sur Facebook, il y a de grosses chances que cela crée une demande d’électricité dans un « data center » quelque part en Amérique du Nord où on la produit avec des carburants fossiles. La croissance de la demande en électricité du parc informatique et des technologies de la communication (TIC) est telle, qu’un article publié dans Nature le 12 septembre prévoit qu’elle atteindra dans moins de 12 ans l’équivalent de 8 % (dans le meilleur des cas) à 21 % de toute l’électricité produite sur la planète. Actuellement, les « data centers » consomment 200 térawattheures, l’équivalent de toute l’électricité produite au Québec dans une année. Cela correspond au tiers de la consommation des TIC. Si la tendance se maintient, les TIC consommeront 60 fois plus en 2030. À ce moment, ce secteur produira plus de gaz à effet de serre que le transport aérien et maritime combiné. Est-ce possible ?

D’ailleurs, il est prévu que le nombre de passagers transportés en avion va doubler d’ici 2030 pour atteindre 8 milliards de voyageurs en raison principalement de la multiplication des liaisons « low cost ». Est-ce possible que tout cela se produise en même temps ?

Si on se contente de suivre les tendances, si les politiciens n’ont pas le courage d’aborder ces questions maintenant, la crise est inévitable. La croissance économique doit être questionnée à la lumière du développement durable sinon rien de tout cela ne sera possible.

Claude Villeneuve