Archives pour la catégorie Actualités

Glace mince !

Les effets les plus remarquables des changements climatiques s’observent dans l’arctique, et plus particulièrement sur l’océan arctique. Au vingtième siècle, ce dernier était couvert par la banquise sur la majeure partie de sa superficie à l’année longue. Entre la fin de septembre et le mois de juin, l’extension des glaces est positive, alors qu’en été, le couvert de glace disparaît, permettant la navigation au pourtour de la banquise. C’est à peu près la période où les villages du Nord du Canada peuvent être approvisionnés par la voie maritime. Naturellement, d’une année à l’autre la température moyenne peut varier, tout comme la durée de la période d’eau libre. Les glaces qui restent en été sont plus épaisses à chaque année. Il y a donc des glaces de plusieurs âges dont l’épaisseur reflète la rigueur du climat. Depuis les années 1990, la glace de plus de cinq ans a rapidement disparu si bien qu’aujourd’hui les glaces les plus épaisses ont deux ou trois ans. Naturellement, la glace moins épaisse fond plus rapidement l’été venu. Cela explique que la surface couverte par la banquise en septembre a connu une baisse de 13% par décennie depuis 1980.

 En 2016, l’arctique a commencé à montrer d’étranges symptômes. Au lieu de s’agrandir à la fin de septembre, la banquise a continué de rétrécir. Au pôle nord, la température s’est maintenue jusqu’à 20 degrés plus chaude qu’à la normale, si bien qu’on retrouvait de vastes surfaces à l’eau libre jusqu’en janvier dernier. Si l’automne dernier a été bizarre, ce sont les étés qui inquiètent les scientifiques car aussi tôt qu’en 2030, la banquise pourrait avoir pratiquement disparu de la surface de l’océan arctique. En effet, l’océan est un réservoir d’énergie qui accumule la chaleur lorsqu’il est libre de glace. Une glace plus mince fond plus rapidement, libérant une surface capable d’emmagasiner plus de chaleur plus longtemps. Cela aura des conséquences multiples pour les écosystèmes, les populations locales et même pour nous à quelques milliers de kilomètres plus au sud.

Pour des espèces qui dépendent du couvert de glace pour s’alimenter comme l’ours polaire, pour mettre bas comme les phoques ou pour se reposer comme les morses, la disparition de la banquise pose un énorme problème. En effet, ces animaux vont se retrouver concentrés sur les plages ou sur les îlots rocheux. Or, il y a beaucoup moins d’espace, ce qui risque de créer une compétition accrue et une influence directe sur la capacité de l’habitat. Moins d’habitat signifie moins de faune, c’est mathématique.

L’effet refroidissant de la banquise maintient aussi la température plus basse sur le continent. Tous ceux qui vivent sur le pourtour du lac Saint-Jean connaissent bien le phénomène. L’absence de glace sur la mer va accélérer la fonte du pergélisol et, comme on le voit plus au sud, l’absence de glace va augmenter l’effet de l’érosion sur les côtes. Pour les communautés inuit, les impacts seront énormes. Il faudra déménager certains villages et leur mode de vie traditionnel sera d’autant plus perturbé.

 Plus généralement, le stock de glace sur l’océan arctique influence le trajet du courant jet qui détermine en bonne partie la variabilité climatique à nos latitudes. Les anomalies climatiques, sécheresses, précipitations diluviennes, canicules, que nous observons en Amérique du nord, en Europe et en Russie vont donc continuer de s’amplifier.

Les modèles informatiques qui permettent d’anticiper le climat à venir ont tendance à sous estimer systématiquement la vitesse à laquelle évolue la banquise arctique. Les mesures comprises dans l’Accord de Paris, si elles sont finalement appliquées rigoureusement ne pourront probablement rien pour remédier à cet amincissement de la banquise. Les prochaines décennies nous réservent des surprises !

Le réveil de l’obscurantisme ?

2016 a été, sans surprise, l’année la plus chaude jamais enregistrée depuis qu’on mesure cette donnée à l’échelle du globe. C’est la troisième année la plus chaude d’affilée, la dix-septième en dix-huit ans. Pour les scientifiques qui étudient le sujet, cela n’est pas étonnant.  Au même moment, par un décret présidentiel, Donald Trump, nouveau président des Etats-Unis, exige le retrait de toute référence au phénomène des changements climatiques sur le site internet de l’Agence de protection de l’environnement (EPA). Le nouveau responsable, Scott Pruitt, un climato-sceptique avéré, vient d’être confirmé en poste par le Congrès. Du même coup, le président interdit aux scientifiques à l’emploi du gouvernement américain de répondre aux questions des journalistes ou du public et lance une chasse aux sorcières contre les gens qui ont été impliqués dans la négociation de l’Accord de Paris.

 Il ne faut pas être grand devin pour prédire que les coupures budgétaires pour la recherche ne vont pas tarder. Quatre années de vaches maigres signifient probablement un retard d’au moins dix ans par la suite pour les équipes de chercheurs. En effet, dans un monde de tracasseries administratives, de pénurie de moyens et d’inhibition de l’action, beaucoup de scientifiques seniors prendront leur retraite, certains iront se joindre à des équipes étrangères, il y aura un déficit d’étudiants aux cycles supérieurs et d’emplois en recherche pour les diplômés. Museler les scientifiques équivaut à plonger les citoyens dans l’obscurité. Même si ces efforts pour nier l’évidence sont dommageables, il est puéril de croire que les « faits alternatifs » qui soutiennent les propos climat-sceptiques vont s’imposer. En science, la vérité doit être démontrée, pas révélée.

 « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées ». Cette tirade de Molière dans « Le Tartuffe » date de 350 ans et dénonce l’hypocrisie. Ce que nous proposent les Républicains de Donald Trump s’inscrit en plein dans cet esprit. J’en prends à témoin un autre décret du président la semaine dernière rétablissant l’interdiction d’accorder du financement aux organisations d’aide internationale qui font la promotion du contrôle des naissances et de l’avortement. Ce diktat résulte d’une réclamation maintes fois répétée de la droite religieuse américaine qui constitue la base militante des Républicains. Encore une fois, comme la négation des changements climatiques, on refuse de voir les faits, pourtant clairement établis par la science associant la maîtrise de la fertilité des femmes et la sortie du sous-développement. C’est une question complexe, mais il y a un lien direct entre l’éducation des femmes, la santé et le développement économique et social et cela passe par le contrôle de leur corps.

 Et les deux sujets sont plus proches qu’on pourrait croire. Les changements climatiques sont directement liés à l’utilisation des carburants fossiles, à l’agriculture, à la déforestation et aux émissions de gaz à effet de serre qui en résultent. Or, plus il y a de monde sur la planète, plus il faudra d’énergie, de produits agricoles et moins il y aura de forêts. Par ailleurs, les populations les plus vulnérables aux évènements catastrophiques qui résultent des changements climatiques sont des populations pauvres dont la démographie est galopante et qui dépendent étroitement de l’agriculture de subsistance.  Les femmes sont d’autant plus vulnérables dans ces populations qu’elles ne sont considérées qu’en fonction de leur fertilité.

 Doit-on désespérer devant les orientations du nouveau président américain ? Les quatre prochaines années nous réservent sans doute bien des surprises, et pas des meilleures, mais les Etats-Unis ne sont plus la puissance mondiale prépondérante qu’ils ont été. N’en déplaise au Bible belt, les faits étayés par la science constituent un rempart contre l’obscurantisme.

La température, un facteur déterminant

« Heureusement qu’il y a l’hiver, pour congeler les bibittes ! » chantait jadis Dominique Michel. Cette formulation populaire vient de trouver un fondement plus sérieux dans une étude (http://www.nature.com/articles/ncomms13736) parue fin décembre dans la revue Nature. La question de l’augmentation de la biodiversité (nombre d’espèces retrouvées par unité de surface) à mesure qu’on s’éloigne des pôles vers l’équateur fascine les biologistes depuis Charles Darwin, mais la réponse, malgré plus d’un siècle de recherche n’était pas si évidente. Il faut dire que le même phénomène s’observe à mesure que l’on s’éloigne du niveau de la mer en altitude.

L’étude, menée par l’équipe d’Ingolf Steffan-Dewenter, écologue à l’université de Würzburg (Allemagne) conclut que parmi tous les facteurs écologiques, c’est la température qui a l’effet le plus déterminant pour expliquer le phénomène. Cela peut sembler tomber sous le sens, mais ce n’est pas si évident à prouver.  L’étude, effectuée en entre 871 et 4650 mètres d’altitude, sur les flancs du mont Kilimandjaro en Tanzanie est la première qui intègre autant d’espèces :  8 groupes de végétaux et 17 d’animaux, des fourmis aux chauves-souris en passant par les escargots, les abeilles, les araignées et les oiseaux. À partir des observations de terrain, elle a permis de développer une modélisation mathématique qui s’applique aussi bien en altitude qu’en latitude. Comment est-on arrivés à cette conclusion?

D’abord, il fallait distinguer entre deux hypothèses. L’effet de la température en était une. L’hypothèse concurrente préconisait que la productivité végétale  (la quantité de biomasse végétale produite par hectare) était le facteur déterminant. Mais, la productivité végétale est elle-même influencée par la température. Les précipitations et la disponibilité des éléments nutritifs sont aussi en jeu pour expliquer la productivité végétale. La température est donc une condition sine qua non pour la biodiversité et le modèle nous permet de prévoir le phénomène. On pourrait s’arrêter là. Mais une autre étude publiée dans la revue Science le 29 septembre (http://science.sciencemag.org/content/353/6307/1532) par une équipe danoise montre que la température est aussi étroitement corrélée avec la variabilité génétique à l’intérieur d’une même espèce. Autrement dit, plus il fait chaud, plus on a d’espèces différentes présentes sur un territoire donné et plus les individus qui composent ces espèces montrent une variété de différence entre eux. Une plus grande variabilité génétique au sein d’une même espèce est un facteur de résilience et d’adaptabilité.

Comment cela nous affecte-il dans un pays nordique, où les températures moyennes annuelles dépassent à peine le point de congélation ? Ces deux études nous permettent de postuler que nos espèces sont non seulement moins nombreuses, mais aussi moins diversifiées génétiquement. Cela signifie qu’elles sont plus fragiles à des modifications de la température. Or, nous vivons un réchauffement du climat qui se traduira par des moyennes de température plus élevées affectant les espèces les mieux adaptées au froid et favorisant les espèces invasives de toutes sortes qui viennent du sud. Cela permet aussi de poser des hypothèses sur les importantes fluctuations que connaissent périodiquement des populations animales dans la toundra et la forêt boréale. Comment réagirons nous si le climat continue de se réchauffer ? Personne n’a de réponse aujourd’hui.

La recherche n’a pas réponse à toutes nos questions, loin s’en faut. En revanche, chaque progrès dans l’avancement des connaissances permet de mieux comprendre notre monde et d’en anticiper l’évolution, ce qui justifie de nouvelles études. Lorsque nos gouvernements coupent dans les budgets destinés à la recherche, ils affaiblissent notre capacité de trouver des réponses adéquates.  Cet aveuglement volontaire pourrait coûter gros.

L’ironie du char ?

C’est la période des Fêtes. Sur les routes enneigées, pas de clochettes qui tintent dans la nuit. Le bon pépère cramoisi aurait bien du mal à se promener dans la congestion automobile ! Gageons que ses caribous forestiers (ceux de la toundra sont en voie de disparition paraît-il !) seraient klaxonnés. Sur les routes où circulent les voitures, il n’y a de place, ni pour les gens, ni pour les bêtes. Une étude parue dans Science le 16 décembre indique qu’une route a des impacts environnementaux sur 1 kilomètre de la chaussée. Ironie du char…

 L’automobile représente la deuxième dépense des ménages québécois, tout juste après le logement, mais bien avant la nourriture. Pourtant l’industrie automobile crée très peu d’emplois au Québec et tout notre pétrole est importé. Ironie du char…

 Vous souvenez-vous de la bataille des écologistes contre la centrale au gaz Le Suroît ? Greenpeace disait alors que la centrale allait produire autant de pollution de l’air que l’équivalent de 20 000 voitures supplémentaires sur nos routes à chaque année (http://www.greenpeace.org/canada/fr/archive/presse/communiques/le-suro-t-equivaut-a-20-000-vo/). Or, de 2006 à 2013, il s’est ajouté en moyenne 80 000 véhicules par année au Québec. Cette tendance s’est poursuivie depuis pour porter le parc automobile québécois à plus de 4,5 millions de véhicules à la fin de 2015, ce qui augure mal pour la qualité de l’air urbain et la lutte aux changements climatiques ! Ironie du char ?

 Il manque toujours de places de stationnement quand on veut aller quelque part. Ces stationnements sont pourtant vides en dehors des périodes d’affluence. À l’UQAC, on a évalué qu’une place de stationnement exigeait 48, 5 mètres carrés de surface dédiée (plus qu’un appartement de 4 et 1/2 pièces). Cette surface a une valeur foncière, mais il faut aussi la déneiger, y peindre des lignes, en assurer la sécurité et la paver à l’occasion. Les usagers ne payent qu’une petite partie de ces coûts qui sont reportés sur la collectivité, les commerces ou les institutions. Chaque automobile exige en moyenne trois places de stationnement (une à la maison, une dans les commerces et une au bureau) qui ne peuvent naturellement pas être utilisées en même temps. On manque d’espace pour les parcs, les pistes cyclables, les logements sociaux. Ironie du char ?

 L’automobile moyenne au Québec est utilisée environ une heure par jour. Cet instrument de mobilité est donc immobile à plus de 95% de son existence. Ironie du char ?

 Beaucoup de gens n’aiment pas l’hiver parce que les automobiles n’y sont pas bien adaptées. Elles démarrent mal par temps très froid, prennent du temps à être dégivrées, exigent qu’on déneige constamment les routes et les stationnements pour éviter les accidents, consomment beaucoup plus d’essence par kilomètre (surtout si on laisse tourner le moteur à l’arrêt). On s’habille plus légèrement sous prétexte que l’habitacle est chauffé, mais on gèle pour y monter ou en descendre. Ironie du char ?

 Notre monde ne peut plus se penser sans auto ? J’ai bien peur que vous n’ayez raison. Mais s’il y a un endroit où il est facile de faire des gains d’efficacité énergétique, d’efficacité économique et de réduction de la pollution au Québec, c’est dans le domaine du transport. Puisque l’automobile est à la portée de tous, nous avons tous le pouvoir d’agir. Et comme la nature humaine a horreur des efforts, il faut aussi que nos municipalités, notre gouvernement provincial et nos entreprises nous aident un peu.

« L’ironie du char » est le titre d’un livre sur l’automobile et la crise des transports à Montréal publié par Jean-Paul Dagenais en 1982 De toute évidence, 35 ans plus tard, la question est toujours d’actualité et les problèmes n’ont cessé d’empirer. Pensons-y ensemble en 2017.

Claude Villeneuve 
 Professeur titulaire
 Directeur de la Chaire en éco-conseil
 Département des sciences fondamentales
 Université du Québec à Chicoutimi

Catastrophe en vue ?

Il y a des articles scientifiques qui frappent l’imagination. Certains ouvrent de nouvelles perspectives étonnantes, d’autres laissent entrevoir des catastrophes. C’est le cas d’un papier publié le 1er décembre dans la prestigieuse revue Nature qui donne une mesure de l’évolution du carbone des sols dans un contexte de réchauffement climatique (http://www.nature.com/nature/journal/v540/n7631/full/nature20150.html). Si on en croit les prévisions de cette équipe internationale, une véritable catastrophe planétaire est possible si on ne réussit pas immédiatement à stopper le réchauffement du climat induit par l’activité humaine.

On sait depuis longtemps que le plus grand réservoir de carbone continental se trouve dans les sols. Qu’il s’agisse des sols agricoles, forestiers, ou du pergélisol de l’Arctique, le carbone s’y présente sous diverses formes. On y trouve surtout de la matière organique provenant des restes de plantes et du CO2 qui résulte du métabolisme des racines et des microorganismes du sol (bactéries, champignons et invertébrés. Les sols échangent le carbone avec l’atmosphère parce que les plantes le captent par la photosynthèse et que la décomposition produit du CO2 en présence d’oxygène et du méthane lorsque l’oxygène est absent. Dans le pergélisol, les échanges sont très lents.

Les chercheurs ont regroupé les données de 49 expériences analysant la réponse des sols à la hausse de température en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Certaines de ces études couvrent plus d’une dizaine d’années. En gros, les conclusions montrent que les flux de carbone vont s’accélérer avec une augmentation de la température, mais que le flux net des sols vers l’atmosphère va dominer, surtout dans les sols nordiques et en particulier le pergélisol. Selon leurs estimations, pour un réchauffement de un degré supplémentaire à aujourd’hui, ces émissions pourraient dépasser la contribution des Etats-Unis d’ici 2050. Cela excède l’ensemble des efforts mondiaux de lutte aux changements climatiques actuellement prévus pour limiter la hausse à moins de 2 degrés. Ce serait bien sûr catastrophique.

Jusqu’ici, le pergélisol était une inconnue dans les modèles climatiques. On ne pouvait l’y intégrer en raison des trop grandes incertitudes. L’étude signée par plus de 50 scientifiques réduit cette incertitude et démontre qu’il faudra tenir compte de cette boucle de rétroaction positive (plus de réchauffement entraîne plus d’émissions qui occasionnent plus de réchauffement) dans les futures modélisations. Mais il reste encore beaucoup de choses à préciser avant de prédire l’emballement irréversible de la machine climatique. Heureusement !

Il s’agit d’une possibilité dont nous devons tenir compte et qui augmente encore l’urgence d’agir si cela n’était pas encore assez clair. Dans ce contexte, il faut apporter aux sols une attention particulière dans notre gestion du climat. Dans nos régions, cela veut dire augmenter la captation de carbone, par exemple par des plantations en zone boréale (http://carboneboreal.uqac.ca). Il faut aussi enrichir les sols agricoles pour y stocker un maximum de carbone. On peut y arriver en adoptant le semis direct, les engrais verts mais aussi en ajoutant aux sols qui s’y prêtent, du biocharbon ce qui en augmentera à la fois la fertilité et la teneur en carbone stable.

C’est bien beau, mais ce sera insuffisant. Il faut d’abord agir à la source, sur les émissions qui provoquent le réchauffement. Dans ce cadre, il serait avisé de remettre en question le développement du pétrole des sables bitumineux, les pipelines pour le transporter et la fracturation hydraulique comme mode de production du gaz et du pétrole de schiste. Il faut aussi réduire la demande en utilisant des véhicules plus efficaces et moins gourmands. On dira que c’est contre productif pour l’économie à court terme, mais on n’a pas le choix. L’économie s’adaptera plus vite que le climat.

Claude Villeneuve
 Professeur titulaire
 Directeur de la Chaire en éco-conseil
 Département des sciences fondamentales
 Université du Québec à Chicoutimi
 claude_villeneuve@uqac.ca

Événement éco-conseil 2017

Comme chaque année les étudiants du DESS en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) organisent un événement éco-responsable axé sur le développement durable. L’événement se déroule du lundi 17 au jeudi 19 janvier 2017 sur le thème des alternatives alimentaires avec deux journées d’activités de sensibilisation et se termine par un colloque. L’objectif est de sensibiliser le public aux problèmes liés aux modes de production, de transformation, de distribution et de consommation d’aujourd’hui. Nous voulons également présenter des solutions et alternatives alimentaires, qui pourraient être les fondements de l’alimentation de demain.

Voir le site :

http://www.uqac.ca/evn2016/

 

Une limite à la transition énergétique

La 22ème conférence des Parties sur le climat (CdP22) vient de se terminer à  Marrakech. Elle a été l’occasion du dépôt de plusieurs analyses et prospectives concernant les moyens à prendre pour limiter l’augmentation de la température planétaire en bas de 2 degrés au 21ème siècle. Le domaine de l’énergie a été mis en vedette, comme il se doit car c’est de ce secteur que proviennent la majorité des émissions de gaz à effet de serre (GES) affectant le climat planétaire. C’est donc dans le secteur des carburants fossiles qu’il faut porter les premiers efforts pour réduire les émissions de GES car ils représentent encore 80% de l’approvisionnement en énergie primaire utilisée dans le monde. On a baptisé « transition énergétique » le changement nécessaire pour réduire la dépendance de l’humanité aux carburants fossiles tout en continuant de satisfaire les besoins en services énergétiques (électricité, chauffage, force motrice) d’une population. Au Québec, par exemple, on a fait une certaine transition énergétique en remplaçant le chauffage au mazout par le chauffage à l’hydroélectricité dans les années 1990. La volonté du gouvernement de réaliser une électrification des transports dans les prochaines décennies s’inscrit aussi dans cette transition. Mais au Québec, plus chanceux qu’intelligents, la chose est facile. Notre électricité provient à 99% de sources renouvelables, hydroélectricité et éolienne, et le potentiel est encore important à coût raisonnable. Pour le reste du monde il en va tout autrement avec une demande qui devrait augmenter de près de 50% d’ici 25 ans.

Chaque année, l’Agence internationale de l’Énergie (AIÉ), un organisme de l’OCDE, publie le Global Energy Outlook, un rapport de prospective sur l’évolution de la situation énergétique dans le monde. Dans sa dernière mouture lancée le 16 novembre, l’AIÉ examine divers scénarios de transition énergétique pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Mais cette fois-ci, elle met le doigt sur une limite qu’on n’avait pas vue et qui disqualifie certains de ces scénarios. On y apprend en effet que pour passer des carburants fossiles à d’autres sources d’énergie renouvelables ou à faible impact en émissions de GES comme le nucléaire, le facteur déterminant pourrait bien être la disponibilité de l’eau.

 Les experts de l’AIE rappellent une donnée fondamentale: pas de production d’énergie possible sans eau. Il faut de l’eau pour extraire du charbon, pour faire la fracturation hydraulique, raffiner des hydrocarbures, refroidir des centrales électriques (thermiques et nucléaires), actionner les turbines des barrages, fabriquer des agrocarburants. Même les panneaux photovoltaïques ont besoin d’être dépoussiérés. Naturellement, les besoins de chaque filière sont variables mais les plus beaux projets peuvent se voir limités par la disponibilité de l’eau, surtout dans les zones semi-désertiques. Ce besoin en eau entre en compétition avec la production agricole et l’approvisionnement des industries et des ménages. L’irrigation consomme en effet 70% de l’eau douce que nous prélevons alors que l’eau potable, l’industrie et l’énergie se partagent également le 30% restant. Sur les 400 milliards de mètres cubes prélevés pour l’énergie, aujourd’hui, 87% sert au refroidissement des centrales, 5% à l’extraction d’hydrocarbures et 7% à la production d’agrocarburants. Les filières d’énergie renouvelables sont-elles plus sobres ? Pas nécessairement. S’il faut très peu d’eau pour produire 1 megawattheure (MWh) d’électricité avec un parc d’éoliennes ou une centrale hydroélectrique, la production d’une tonne équivalent pétrole d’éthanol de canne à sucre demande 1 million de litres d’eau et il en faut 1000 litres par MWh avec une centrale géothermique ou solaire.

Rien n’est simple. Dans la planification de la transition énergétique, il faudra avoir une vision globale !

Vingt-cinq ans, minimum !

J’ai assisté jeudi soir avec ma conjointe au cocktail bénéfice qui soulignait les 25 ans du Centre Québécois de Développement Durable (CQDD).  Cet événement avait une grande signification pour moi car j’ai été en 1991 le président fondateur de la Région Laboratoire du développement durable (RLDD) qui a donné le CQDD en 2003. Avant d’en arriver à la création de la RLDD, il avait fallu plusieurs années de travail patient. J’y célébrais donc plutôt un trentième anniversaire.

 Cette soirée très sympathique à l’Hôtel Chicoutimi avait pour but de faire la promotion du CQDD, mais aussi d’apporter du financement à la Fondation du développement durable qui a été créée en même temps que la RLDD. Cinq champions du développement durable de notre région avaient été invités pour l’occasion (Catherine Munger, conseillère principale en environnement de Rio Tinto, Éric Larouche président de l’Hôtel Chicoutimi et Pétrole RL, François Gagné, président de Spectube, Yves Girard, directeur général de la coopérative Nutrinor et Pierre Lavoie, co-fondateur du Grand défi Pierre Lavoie).

 À la lumière de leurs témoignages, trois éléments m’apparaissent indispensables à souligner concernant l’idée du développement durable dans la région du Saguenay Lac Saint-Jean. Ces éléments nous distinguent et nous mettent en avance dans le monde. D’abord, contrairement à l’interprétation  encore largement répandue, quand on parle de développement durable, il ne s’agit pas que de la conservation et de la protection de l’environnement. Nos champions ont parlé d’entreprises prospères, de travailleurs heureux, de saines habitudes de vie, de vitalité culturelle ET d’environnement. Il s’agit d’un progrès manifeste qui aurait été impensable il y a 25 ans. En 1991, on opposait simplement économie et environnement et le modèle des trois sphères (économique, social et environnement) faisait figure d’innovation.

 Deuxièmement, l’importance du changement des valeurs sociales avec le passage des générations a été fortement soulignée. La montée en puissance des valeurs environnementales bien sûr, mais aussi l’ouverture aux autres, le pacifisme, la solidarité entre les humains et la prévention dans le domaine de la santé sont des valeurs nouvelles qui vont caractériser la prochaine génération. Il est plus que temps de s’y préparer.

 Enfin, et ce qui m’a fait le plus plaisir, la reconnaissance du rôle de l’éducation à tous les niveaux et l’intelligence de l’accompagnement plutôt que la confrontation sont ressorties comme les clés de cette transformation sociale qui sous-tend l’idée que le développement puisse être durable. Depuis plus de 40 ans, c’est ma conviction profonde qu’on ne peut changer le monde sans éducation. Par l’éducation, les professeurs du primaire à l’université, les formateurs techniques, les vulgarisateurs scientifiques nous permettent jeunes comme moins jeunes d’envisager les choses autrement, d’ouvrir notre esprit aux différences, d’écouter avant de critiquer, de construire plutôt que de détruire et de découvrir les lois de la Nature pour mieux l’apprécier et la protéger.

 Il y a 25 ans, cela serait passé pour une utopie de « pelleteux de nuages ». Aujourd’hui, c’est un discours articulé qui nous est partagé par des gens d’affaires, des leaders crédibles. Il sera d’autant plus facile pour eux de convaincre leurs pairs et les hommes et femmes politiques qui définiront notre avenir.

 Pendant la soirée, j’ai rencontré plusieurs anciens élèves et des partenaires de la Chaire en éco-conseil qui ont souligné combien la persévérance de notre travail les a influencés et rendus meilleurs pour affronter les défis d’aujourd’hui. Mais le secret du développement durable, c’est le temps. Il ne faut pas avoir peur de voir loin. En 1991, les générations futures se concevaient à l’horizon 2016. Il faut d’ores et déjà envisager le monde de 2041. Longue vie au CQDD !

Enfouir le CO2 : quels espoirs ?

Avec l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris vendredi dernier, il devient impératif que tous les pays se mettent en mode solution. Il faudra réduire, si cela est possible, les émissions de gaz à effet de serre de manière telle qu’on puisse maintenir le réchauffement au dessous de 2 degrés C d’ici la fin du siècle. La tâche est énorme, dans un contexte où la population continuera de croître, tout comme la consommation individuelle de biens et d’énergie. Il est clair que dans les pays industrialisés il faudra changer certaines habitudes de vie, appliquer des mesures d’efficacité énergétique et augmenter là où c’est possible, la proportion d’énergie de source renouvelable. Mais il demeure que tout cela ne fera pas le poids. En effet, la proportion de carburants fossiles dans la fourniture d’énergie primaire qui est de 80% à l’heure actuelle à l’échelle mondiale sera au mieux encore de 60% en 2040. Comme la croissance prévue de la demande énergétique augmentera de 60 à 70%, les émissions liées à la combustion seront encore plus élevées en 2040 qu’aujourd’hui. Il faudra de toute évidence trouver d’autres solutions et les déployer rapidement. Le captage et le stockage du CO2 (CSC) s’inscrit dans cette optique.

L’idée est simple. À partir d’une source ponctuelle de CO2, par exemple une centrale thermique au charbon ou au gaz qui  produit de l’électricité, on capte de CO2 de la cheminée pour le pomper sous pression dans une formation géologique où il sera emprisonné. En termes de changements climatiques, on peut penser que l’électricité produite par cette centrale serait dorénavant neutre en émissions. Tout cela est bien séduisant pour des ingénieurs et équipementiers. En effet, les technologies existent, il ne reste qu’à concevoir le projet et à trouver le financement pour le construire et l’opérer. C’est là où le bât blesse… En effet, chaque projet est particulier et exige qu’on l’adapte au flux gazeux, au procédé industriel, à la compétition sur les marchés. Il faut aussi disposer  d’une formation géologique appropriée pour recevoir et conserver de manière durable et sécuritaire les millions de tonnes de gaz qui y seront injectées. Tout cela a un coût et ce n’est pas donné. Malgré la beauté du concept, il y a donc très peu d’usines de CSC qui se sont implantées dans le monde.

Lorsqu’il est devenu évident que cette technologie devait être déployée à large échelle, les industriels ont demandé l’aide gouvernementale pour établir des projets pilotes. En conséquence, il n’y a qu’une vingtaine d’usines de CSC qui enfouissent entre 20 et 30 millions de tonnes de CO2 par année. Cette capacité devrait monter à 40 millions de tonnes en 2020. Pour donner un ordre de grandeur, la fermeture d’une vieille centrale au charbon à Hazelwood en Australie réduira les émissions de ce pays de 16 millions de tonnes par année. Selon le Global Carbon Capture and Storage Institute il faudrait installer des usines de CSC capables de retirer 4 milliards de tonnes de CO2 à chaque année d’ici 2040, c’est à dire 100 fois plus que ce qui sera réellement en place en 2020 !

Pour arriver à la cible de l’Accord de Paris, il faudrait que le CSC traite 6 milliards de tonnes de CO2 par année en 2050 et encore plus par la suite car il faudra éventuellement non seulement éliminer les émissions, mais aussi séquestrer du CO2 généré à partir de la biomasse, pour réaliser ce qu’on appelle dans notre jargon des « émissions négatives ».

Le CSC est une approche « bout du tuyau ». Elle ne change rien au paradigme dominant. Elle ne peut donc pas être une solution unique, ni même déterminante pour atteindre la cible de l’Accord de Paris. Toutefois, dans la panoplie des outils qui s’offrent à notre société, sa mise en œuvre est nécessaire, mais en aucune façon suffisante. Finalement, le CSC ne sera jamais adopté à large échelle sans un prix très élevé du carbone.

Claude Villeneuve
Professeur titulaire
Directeur de la Chaire en éco-conseil
Département des sciences fondamentales
Université du Québec à Chicoutimi
claude_villeneuve@uqac.ca

Un grand scientifique nous a quittés

Mardi dernier s’est éteint  le Dr. Fred Roots, un scientifique canadien mondialement connu. Âgé de 93 ans, il était l’une des personnes les plus fascinantes que j’aie côtoyées. Né à Banff et orphelin de père très jeune, il a complété ses études comme  ingénieur géologue à l’Université de Colombie Britannique et obtenu son doctorat en géologie de la prestigieuse université Princeton aux Etats-Unis. En 1949, il a rejoint la Scott Polar Research Institute de Grande-Bretagne comme géologue en chef d’une expédition internationale de trois ans en Antarctique. C’est à cette occasion qu’on a trouvé les premières preuves des changements climatiques. Sa carrière a été extraordinaire. Il est considéré comme un des grands explorateurs du vingtième siècle, ayant participé à des dizaines d’expéditions scientifiques dans l’Arctique, l’Antarctique, l’Himalaya et les Rocheuses en tant que géologue principal. Il détient également le record du plus long voyage autonome (189 jours) en traîneau à chiens.

Il a aidé à rédiger le Traité sur l’Antarctique, qui préserve le continent entier comme territoire apatride dédié à la recherche scientifique. Une chaine de montagnes a d’ailleurs été nommée en son honneur “Antarctica Roots Range” et en mars dernier, il a reçu la plus prestigieuse récompense pour un explorateur : la Explorer Medal du Explorer’s Club (https://explorers.org/news/news_detail/the_2016_explorers_club_annual_awardees) au palmarès de laquelle il figure avec des légendes comme Robert Peary (1914), Roald Amundsen (1927), Edmund Hillary (1986), Jane Goodall (1993).  En 1968, il a participé à la création du Programme sur l’Homme et la biosphère (MAB) de l’UNESCO. Il a également été le fondateur du Comité MAB canadien. Tout cela peut apparaitre bien loin de nous. Pourtant Fred Roots a considérablement influencé mon histoire personnelle et contribué à laisser des traces durables au Québec.

J’ai rencontré Fred à Hamilton en Ontario en 1984, à l’occasion d’une conférence du MAB Canada qu’il présidait. À l’époque, comme aujourd’hui, je me passionnais pour l’éducation relative à l’environnement et cette conférence avait été l’occasion de créer un réseau MAB Canada pour l’éducation relative à l’environnement, le MAB-Net, auquel j’ai participé avant de siéger au Programme canadien des changements à l’échelle du globe, puis à la Commission des sciences de la Commission canadienne pour l’UNESCO que j’ai  présidé de 2000 à 2004. Fred Roots a écrit la préface de la première édition de « Vivre les changements climatiques » parue en 2001. Il a aussi soutenu la création du programme de DÉSS en Éco-conseil que nous avons démarré à l’UQAC la même année, puis la création de la Chaire en éco-conseil en 2003. Il a aussi soutenu un de nos étudiants Jean-Philippe Lafontaine-Messier, pour la création de la réserve de la biosphère Manicouagan-Uapistat située au nord de Baie Comeau. Conseiller scientifique émérite à Environnement Canada, Fred Roots était un homme d’action, un esprit universel et un mentor qui nous a guidés avec son enthousiasme et son énergie communicative. Son action auprès du groupe « Students on Ice » auquel il a participé aux expéditions polaires jusqu’à l’hiver dernier en témoignent (https://www.youtube.com/watch?v=_QCv1C6q1RU&feature=youtu.be).

La science se construit à travers la contribution de multiples générations de personnes dédiées à résoudre les mystères de la nature. Nul ne peut s’attribuer le mérite de son évolution, nous avons besoin de géants comme Fred Roots pour voir plus loin. Mais la science ne se fait pas dans un monde débranché de la réalité. Il nous a montré que le progrès des connaissances devait être partagé et mis au service de la communauté. Il demeurera une source d’inspiration pour ceux et celles qui veulent aller au-delà des idées reçues.